Prendre le Lyon-Strasbourg. Trouver une place assise dans le troupeau de lycéens, de bidasses en permission, de businessmen
revenant au lit conjugal. Partout des empilements de sacs à dos, de
valises, de baluchons et autres bagages que j'imagine gorgés de linge sale,
de revues cochonnes et de capotes prêtes à l'effraction d'une partie intime. Un vendredi soir d'interne de pension religieuse.
A
15 ans, on a sans s'en rendre bien compte le pouvoir d'embraser les
regards et gonfler les braguettes. Ce soir-là je laisse passer ma gare
de destination. Une première. Trop crevé, trop chaud, trop enivré par
les parfums d'aisselles, de nuques taurines et d'entrejambes en rut. Je
descends à la prochaine; il faudra prendre un train en sens inverse et
sans billet.
Ciel noir, lueur jaune pisse des réverbères,
astres jumeaux d'un regard bleu virant à l'orage. Il est Fusco,
Fusilier Marin, flirtant avec la trentaine et la gueule taillée dans la
pierre brute du devoir. Rustre et fascinant. Planté sur un quai de gare comme un pieu dans
mon âme, son corps est tout en arrêtes saillantes, en surplombs, en
dalles que je rêve de conquérir. Il porte sa beauté comme une arme; la
glace de ses yeux éventre les chaloupes qui roulent sur mes lèvres. Ma
gorge s'emplit d'écume.
Le Fusco monte derrière moi, s'installe dans
mon compartiment et grommelle un salut en forme d'ordre. Ce vieux train, puant de souvenirs et de secrets, nous emporte en
gémissant par une campagne aux courbes et recoins mille fois pénétrés dans les deux sens. Je laisse défiler les ombres qui nous épient
à la
fenêtre, surveille la lueur intermittente et double qui m'appelle à
son rivage, à mon naufrage. Il me regarde.
"Tu aimes
la queue ?"
Il lance la question sans vaciller, précise, impitoyable, grenade dans ma chair. L'explosion ravage ma pensée, embrase mon corps
comme la paille et le réduit en papillons de cendre que je ne peux
retenir. Les ombres se pressent à la fenêtre en prévision du saccage. Il attend sa réponse.
"Je
n'sais pas, M'sieur."
Je n'ai jamais rien fait que dans mes rêveries
adolescentes, sitôt pardonnées pour à peine quelques prières appliquées.
"Comment ça tu ne sais pas? T'en veux ou t'en veux pas, c'est pas compliqué !"
Confiteor homo omnipotenti; Je confesse à l'homme tout-puissant...
"Oui M'sieur, j'en ai très envie mais vous seriez le premier."
"Un puceau. Putain, j'les attire! Tu sais te branler au moins ?"
"Oui M'sieur!"
"Alors c'est la même chose, sauf que tu vas me le faire."
L'ordre
n'est pas ouvert à négociation. Je fais face aux premiers éperons
granitiques de mon ascension. Je m'y heurte et blesse mon visage, plaqué à la paroi rigide par une main que je ne vois pas et qui me broie la nuque.